Texte : Jean-Pierre FOURES
Illustrations : Jean-Pierre FOURES et Patrick Ceillier
PrĂ©fecture du dĂ©partement de la Noya, la citĂ© frontaliĂšre de Cocobeach, Ă  l’extrĂȘme Nord-Ouest du Gabon, semble vivre depuis des siĂšcles au rythme paisible des piroguiers effectuant leurs navettes quotidiennes entre le Gabon et la GuinĂ©e Ă©quatoriale.

Sur la plage, un marchĂ© animĂ© et colorĂ© propose du gibier, des lĂ©gumes et des fruits venus de GuinĂ©e. D’énormes sacs de pains ainsi que les symboles de la sociĂ©tĂ© moderne que sont devenus les rĂ©frigĂ©rateurs, les matelas et autres gaziniĂšres, en Ă©quilibre prĂ©caire sur de frĂȘles pirogues, traversent lentement l’estuaire du Muni en direction de Cogo, sur la rive opposĂ©e, distante d’une quinzaine de kilomĂštres.

L’auteur à Cocobeach en 1969
La plage de Cocobeach
En dehors de ce marché, temps fort de la vie sociale, Cocobeach semble assoupie, peu de véhicules, quelques rares passants, comme si la ville somnolait sous ses toits de tÎle chauffés à blanc par le soleil.

21 SEPTEMBRE 1914

Tel n’a pas Ă©tĂ© le cas en 1914 quand les obus et la mitraille s’abattirent sur le village Ă  l’aube d’un matin paisible du dĂ©but de la saison des pluies, le 21 septembre Ă  cinq heures quinze. En ce temps-lĂ , Cocobeach Ă©tait occupĂ©e par les Allemands depuis trois ans. Que faisaient-ils lĂ  ? Peu d’entre-nous s’en souviennent aujourd’hui prĂ©cisĂ©ment.

À Cocobeach, prĂšs de la plage, devant la rĂ©sidence du prĂ©fet, un petit Ă©dicule surmontĂ© d’une ogive d’obus de 100 mm perpĂ©tue le souvenir de ce matin vibrant du fracas des armes.
Le promeneur curieux s’interroge sur cette insolite prĂ©sence : le temps faisant son Ɠuvre a effacĂ© les inscriptions gravĂ©es dans la pierre, tout comme le souvenir, dans la mĂ©moire des villageois.

Le monument de Cocobeach en 1990

PETITS RAPPELS HISTORIQUES

1911 : LE COUP D’AGADIR

Le jeudi 2 novembre 1911 Ă  17 heures 30, la France et l’Allemagne signaient un accord Ă  Berlin, dĂ©finissant des Ă©changes territoriaux au Congo et au Cameroun. Cet accord mettait fin Ă  quatre mois de tension entre les deux États.
En fait, tout avait dĂ©butĂ© le 1er juillet 1911, lorsque la canonniĂšre «Panther» vint mouiller devant le petit port d’Agadir sur la cĂŽte occidentale du Maroc alors en voie de «pacification» par la France. Le prĂ©texte semblait mince : il s’agissait de protĂ©ger des ressortissants allemands menacĂ©s par une agitation dans la rĂ©gion de Sous. Quelques jours aprĂšs, la canonniĂšre «Panther», portant une centaine d’hommes, Ă©tait relevĂ©e par le croiseur «Berlin» disposant de trois cents marins.

Allemands et Français lors de la délimitation des frontiÚres en 1911
(Cottes – La Mission Cottes au sud Cameroun)

L’opĂ©ration prenait de l’ampleur. AussitĂŽt l’opinion publique française s’enflammait contre cette tentative d’intimidation jugĂ©e injustifiĂ©e. Il faut rappeler que depuis la dĂ©faite humiliante de 1870 la France avait dĂ©ployĂ© sur le continent africain une intense activitĂ© en vue d’établir un empire territorial qui s’étendait de la MĂ©diterranĂ©e au sud de l’équateur. L’Allemagne qui avait obtenu en 1885, lors de la confĂ©rence de Berlin, outre le sud-ouest africain et l’Afrique orientale, le Cameroun et le Togo, ne voyait pas d’un trĂšs bon Ɠil l’expansionnisme du vaincu de 1870.

Le «coup d’Agadir» n’était donc qu’un prĂ©texte destinĂ© Ă  contraindre la France Ă  la cession d’une partie des territoires d’Afrique centrale au profit du Cameroun allemand. En Ă©change, Berlin renonçait Ă  toute prĂ©tention sur le Maroc oĂč Paris pouvait nĂ©gocier sa zone d’influence avec l’Espagne (Madrid s’arrogeant le Rif au nord, et le Sahara – Rio de Oro – au sud).

C’est ainsi qu’en 1911, tout le nord du Gabon Ă©tait rattachĂ© au «Kamerun» selon une ligne allant approximativement de Cocobeach Ă  Mvahdi, passant lĂ©gĂšrement au nord de Mitzic. L’exaspĂ©ration Ă©tait Ă  son paroxysme tant chez les EuropĂ©ens de Libreville qu’à Paris oĂč l’on Ă©voquait la mĂ©moire trahie de Savorgnan de Brazza et de ses compagnons. En 1914, l’entrĂ©e en guerre contre l’Allemagne ouvrait la perspective d’une reconquĂȘte des territoires ainsi abandonnĂ©s.

1914 : LA GUERRE AU GABON

En cette fin de mois de juillet 1914, la population de Libreville vaque paisiblement Ă  ses activitĂ©s habituelles. Chez les EuropĂ©ens l’évolution de la tension en Europe est suivie attentivement au grĂ© des rares nouvelles parvenant avec retard. Les militaires, eux, sont fĂ©briles, ils savent la guerre imminente, la revanche proche. Pourtant, l’état des forces sur le territoire ne devrait pas permettre d’envisager d’action offensive contre l’ennemi allemand solidement retranchĂ© dans des postes, disposant d’artillerie lĂ©gĂšre et de mitrailleuses dont l’armĂ©e française est dĂ©pourvue. A la veille de la dĂ©claration de guerre, le «RĂ©giment indigĂšne du Gabon» comporte 1371 hommes, 118 sous-officiers et 30 officiers ; il est Ă©paulĂ© par la «Garde RĂ©gionale», sorte de milice locale qui dispose de 650 hommes. Cent cinquante civils europĂ©ens seront dans les mois qui suivent mobilisĂ©s, tandis qu’un recrutement de volontaires gabonais sera rapidement ouvert.

Lorsque le 4 aoĂ»t 1914 la dĂ©claration de guerre est connue, l’envie d’en dĂ©coudre au plus vite embrase la population. Nombreux sont les jeunes gabonais enthousiastes qui rĂ©pondent Ă  l’appel du Gouverneur en vue de s’engager sous la banniĂšre tricolore. Louis-Emile Bigmann, ancien prĂ©sident de l’AssemblĂ©e Nationale en donne une vision Ă©mouvante dans son ouvrage consacrĂ© Ă  Charles NtchorĂ©rĂ©. A l’état-major français l’ardeur guerriĂšre est quelque peu tempĂ©rĂ©e par ce que l’on sait des forces allemandes.

Outre le fait que les postes ennemis sont solidement retranchĂ©s sur des sites fortifiĂ©s et gĂ©nĂ©reusement pourvus en artillerie et mitrailleuses, le rapport numĂ©rique s’avĂšre Ă©galement dĂ©favorable. Face aux 2300 hommes que peut aligner l’ArmĂ©e française, les Allemands sont prĂšs de 3500 en Ă©tat de combattre, mieux armĂ©s et organisĂ©s. De plus, il apparaĂźt trĂšs vite que l’adversaire n’envisage pas d’actions offensives vers le sud. Il va donc falloir partir Ă  l’assaut avec les inconvĂ©nients que cela implique dans un milieu naturellement hostile, sur de longues distances, Ă  pied, sans moyens de transmissions.


Rapport manuscrit rédigé par le commandant MIQUELARD,
daté du 27 septembre 1914, relatant les combats de Ukoko (nom allemand de Cocobeach)

Le poste Allemand occupé par les Français le lendemain de la bataille

Le poste militaire en 1990

Tenue de l’armĂ©e coloniale au Congo
J Audema 376

Tirailleurs Sénégalais au Congo
J Audema 381

La dĂ©fense allemande repose sur trois points d’appui : MinkebĂ© dans le Haut-Ivindo Ă  l’est, Oyem au centre et Cocobeach Ă  l’ouest.

Le 13 aoĂ»t 1914, le commandant Dubois de Saligny quitte BoouĂ© oĂč il a concentrĂ© ses troupes en direction d’Oyem. Il parvient Ă  Mitzic le 26 d’oĂč il expĂ©die un tĂ©lĂ©gramme vers Libreville qui parviendra Ă  destination le 6 septembre.

Le 6 septembre oĂč, Ă  10 heurs 30, la colonne est accrochĂ©e par l’ennemi dans le village de Bengone. Le combat dure jusqu’à 18 heures. Les pertes sont sĂ©vĂšres : Saligny, un lieutenant, deux sergents, quinze tirailleurs sont tuĂ©s, vingt tirailleurs blessĂ©s. Le capitaine Trouilh a pris le commandement et aprĂšs avoir regroupĂ© ses hommes, Ă  la faveur de la nuit, parvient Ă  se replier vers Mitzic qu’il atteint aprĂšs une nuit de marche forcĂ©e. Il s’y retranche Ă  la hĂąte craignant une contre-attaque allemande qui ne viendra pas.

Le 13 septembre 1914, la colonne du capitaine Defert, ayant progressĂ© vers le nord-est, attaque le poste solidement fortifiĂ© de MinkebĂ© Ă  proximitĂ© de Mvahdi oĂč sont retranchĂ©s les Allemands. L’assaut ayant Ă©tĂ© repoussĂ©, Defert organise le siĂšge de la place et lance plusieurs opĂ©rations du 21 au 24 septembre, en vain. De leur cĂŽtĂ© les assiĂ©gĂ©s tentent deux sorties qui sont repoussĂ©es. Le 24 au soir, Defert apprend qu’une colonne allemande venue d’Oyem progresse vers MinkebĂ© afin de venir en aide Ă  la garnison assiĂ©gĂ©e. N’ayant pas les moyens suffisants pour faire face sur deux fronts il dĂ©cide de se replier sur Mvahdi, son point de dĂ©part, oĂč il se retranche Ă  son tour, attendant un ennemi qui l’ignorera.

Pendant que se dĂ©roulent ces opĂ©rations sur Oyem et MinkebĂ©, la situation militaire Ă©volue sur la façade atlantique. L’état-major craint un moment une offensive maritime allemande sur Libreville tentĂ©e par des Ă©lĂ©ments venus de Douala, puis ses craintes s’apaisent.

Les forces assemblĂ©es pour la dĂ©fense de la capitale deviennent donc disponibles. L’offensive vers le troisiĂšme point d’appui, Cocobeach, prend forme, son exĂ©cution est prĂ©cipitĂ©e par les attaques surprises de postes cĂŽtiers auxquelles se livrent deux petits vapeurs rapides le «Rolph» et le «Nachtigal» ; Surgissant Ă  l’improviste, ils bombardent et mitraillent des postes littoraux français semant l’épouvante parmi les populations dans l’estuaire de la Mondah.

À 16 H 45, COCOBEACH EST PRISE

Le 20 septembre 1914, la colonne formĂ©e pour l’attaque de Cocobeach embarque sur la canonniĂšre «La Surprise» commandĂ©e par le lieutenant de vaisseau MĂ©gissier. ConstituĂ©e par la 7Ăšme compagnie du RĂ©giment du Gabon (capitaine Bernard) elle est forte de 205 tirailleurs, 13 sous-officiers et 2 officiers. Le commandant Miquelard dirige l’opĂ©ration.
Un peloton de 80 hommes appartenant à la 2ùme compagnie parti de Kango doit progresser à pied vers Cocobeach afin d’y prendre l’ennemi à revers.

la canonniÚre «La surprise»

Attaqué, dispersé, il parviendra à établir la jonction le 5 octobre, décimé.
Un civil installĂ© Ă  Libreville, M. Ferdinand Guillod, directeur des Ă©tablissements «Personnaz et Gardin», ayant longtemps habitĂ© la rĂ©gion du Muni, sert de pilote au bĂątiment de guerre navigant de nuit entre Ă©cueils et haut-fonds. Le 21 septembre Ă  4 heures «La Surprise» parvient Ă  six cents mĂštres de la plage et ayant mis ses chaloupes Ă  la mer commence Ă  dĂ©barquer ses troupes sans bruit. Au lever du jour, les Allemands ouvrent immĂ©diatement le feu sur le navire, ses chaloupes et tentent de repousser les Ă©lĂ©ments ayant dĂ©jĂ  mis pied Ă  terre. MalgrĂ© la mitraille, la noria de dĂ©barquement dĂ©verse ses hommes Ă  la cĂŽte oĂč les positions françaises ne faiblissent pas, se renforçant d’heure en heure.

À 12 heures 30 l’assaut est donnĂ© alors que la totalitĂ© de l’effectif ne sera dĂ©barquĂ© qu’à 14 heures trente. MalgrĂ© les tranchĂ©es, une mitrailleuse hargneuse, et leur acharnement dĂ©fensif, les Allemands sont bousculĂ©s partout.
Les tirailleurs grenadent et chargent Ă  la baĂŻonnette sans relĂąche. Ils prennent d’abord l’hĂŽpital, puis la maison de l’administrateur, le poste avancĂ© en lisiĂšre de la plage, et enfin la position principale.

À 16 heures 45 Cocobeach est prise. Les Allemands ont durement payĂ© leur opiniĂątre rĂ©sistance : ils laissent sur le terrain dix morts dont cinq europĂ©ens et presque autant de blessĂ©s et de prisonniers qui seront transfĂ©rĂ©s Ă  Libreville en fin de journĂ©e. Une poignĂ©e d’Allemands profitant de la confusion a rĂ©ussi Ă  s’enfuir en GuinĂ©e Espagnole.

Durant un mois Miquelard ratissera la région marécageuse à la recherche de fuyards : il en capturera une dizaine terrés et affamés.

Le journal L’Illustration, quelques mois plus tard, donnera une relation Ă©pique des faits :

La prise de Cocobeach chef-lieu du territoire allemand du Muni, sur la cĂŽte congolaise au nord du Congo français, est un des plus heureux Ă©pisodes des combats livrĂ©s en Afrique depuis le commencement de la guerre. Une expĂ©dition organisĂ©e le 21 septembre fut conduite avec tant de dĂ©cision et de vigueur que le soir mĂȘme notre pavillon qui avait Ă©tĂ© amenĂ© Ă  Coco Beach aprĂšs la signature du douloureux traitĂ© de cession d’une partie du Gabon, resplendissait Ă  nouveau de ses trois couleurs sur le territoire du Muni.

CĂŽtĂ© français, les pertes sont infĂ©rieures, trois hommes sont citĂ©s pour leur bravoure face Ă  l’ennemi. Ils auront droit Ă  d’exceptionnelles funĂ©railles Ă  Libreville. Ils seront inhumĂ©s au cimetiĂšre de KĂ©rĂ©llĂ© (devenu Cercle Militaire, puis Centre Culturel Saint ExupĂ©ry et aujourd’hui Institut Informatique des Finances).

Parmi ces hĂ©ros le matelot sĂ©nĂ©galais Fara Gomis qui, voyant son chef, le gabier Leizons, abattu sous ses yeux, prit aussitĂŽt son poste Ă  la barre de la chaloupe, la guidant vers le rivage oĂč lui-mĂȘme devait ĂȘtre atteint de plusieurs balles. BlessĂ© Ă  mort, apprenant que Cocobeach Ă©tait prise il chuchotait Ă  l’oreille du lieutenant de vaisseau MĂ©gissier venu le rĂ©conforter : «Commandant, ça ne fait rien. Je suis content».

Fara Gomis repose aujourd’hui en terre gabonaise : au sein du mausolĂ©e dĂ©diĂ© aux Français morts au Gabon Ă  deux pas du monument de Charles NtchorĂ©rĂ©, aux cĂŽtĂ©s du colonel Parant, mort lui aussi en terre gabonaise (en 1940) pour une noble cause Ă  laquelle tant de Gabonais ont donnĂ© leur gĂ©nĂ©reuse ardeur et leur jeunesse.

* Article repris dans la revue « Gabon Magazine » N°6 du mois de juillet 2008 avec de nouvelles illustrations, tous droits de reproductions réservés.
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